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MEMpolitik

Entrevue avec Bruno Dubuc

La fin du Néandertal: Un film qui fait pencher la balance?

par Toma

Affiche du film

Affiche du film

Bruno Dubuc, ça vous dit quelque chose? Depuis qu’il est passé de la vulgarisation scientifique au militantisme, son nom sillonne les milieux contestataires montréalais.

La Fin du Néandertal est le titre de son plus récent film sorti à quelques semaines des élections municipales de novembre. Ce documentaire qui se qualifie de « thriller politico-scientifique » fait état de la problématique de l’automobile en ville, sous l’optique de deux groupes de militants, l’un citoyen, l’autre partisan.

On y suit Richard Bergeron, chef du jeune parti municipal Projet Montréal (PM) qui s’oppose à l’expansion de la voiture en ville. Caméra à l’épaule, Dubuc nous emporte témoignage après témoignage dans les méandres de la politique municipale. Des conseils d’arrondissement aux groupes de discussions de citoyens, en passant par les manifestations, on y observe l’univers qui s’est cristallisé autour de la contestation anti-automobile.

Bien qu’il ait eu à se défendre, plus d’une fois, de faire de la promotion partisane, Bruno Dubuc persiste et signe. Il assume pleinement le caractère partial de son œuvre et se plaît même à l’idée qu’il ait pu influencer, de manière décisive, les résultats de l’élection au profit de PM, ce qui aurait permis au parti d’emporter l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal.

L’activiste éclectique a accepté de se livrer à nous lors d’un énième projection publique de son œuvre, dans un café du Plateau Mont-Royal, quelques semaines à peine après ces élections.

T : Tu as longtemps écrit des articles de vulgarisation scientifique pour Québec Science avant de faire le saut au journal satirique Le Couac. Comment passe t-on du monde scientifique au militantisme?

B.D: En fait, il n’y a pas vraiment de causalité directe entre les deux, si ce n’est l’écriture. Après ma maîtrise en neurobiologie, on m’a initié à l’écriture journalistique. J’ai passé quelques années de vulgarisation à Québec Science. J’ai aussi été recherchiste pour des émissions jeunesse, dont Les Débrouillards.

En parallèle, j’ai assisté à un colloque sur les médias indépendants. J’y ai rencontré Normand Baillargon (professeur, écrivain, militant libertaire et chroniqueur de la première heure du Couac). J’avais envie d’écrire autre chose que de la science. Ça faisait un an que Le Couac existait, il m’a invité. L’équipe m’a plu et je me suis mis à y écrire.

T : Au Couac, tu sembles te laisser aller dans les images drôles et fortes. Par exemple, dans un article, tu affirmes que le journal télévisé de Radio-Canada ressemble à une version télévisée du magazine sensationnaliste « Allo Police ». Ça n’est pas un peu facile? Ne trouves-tu pas Le Couac un peu léger?

B.D: Le Couac, c’est différent. Il s’agit d’un journal indépendant, nous y écrivons tous bénévolement le soir ou les fin de semaines, nos « jobs » sont ailleurs… Mais ça n’est pas nécessairement plus léger. L’ironie, tu sais, c’est une couche de travail de plus. On ne traite pas nécessairement de sujets plus légers que les journalistes « mainstream »… On essaye de remonter à la source des questions. Faire de l’ironie avec des questions lourdes et complexes, c’est vraiment pas facile, mais c’est ma soupape…

T : Ça défoule?

B.D: Oui, ça défoule! Après, tu peux retourner lire La Presse pendant un moment… jusqu’à ce que tu tombes sur un éditorial d’Alain Dubuc, qui te donne envie de retourner écrire pour le planter.

T : L’humour est-il un bon véhicule pour se faire entendre?

B.D: C’est propre à chacun. Selon tes talents ou tes capacités, tu vas là où tu peux rendre service. J’ai vu des militants s’accrocher à des causes difficiles avec passion. C’est dur de carburer au ressentiment, sans gratification, durant des années. Je ne pourrais pas, c’est à cette difficulté que l’humour répond.

Et c’est aussi un bon moyen d’attirer les gens et de les garder assis pendant l’heure et demie du film. Si tu leur arrives avec ta grille d’analyse de militant marxiste-léniniste, ils vont vite décrocher. L’ironie, les mots d’esprit, ça stimule l’intelligence. Même les spectateurs qui ne sont pas d’accord avec le fond de l’œuvre peuvent reconnaître l’effort, le clin d’œil dans la forme.

T : Le but de ton dernier film, c’était quoi? Influencer l’opinion publique ? Tu voulais imposer l’enjeu de la voiture à l’ordre du jour de la politique municipale?

B.D: En fait, j’ai eu l’idée du film lors des élections de 2005. Je commençais à entendre parler de Richard Bergeron et sa vision de l’urbanisme m’a intriguée. J’ai fait une entrevue avec lui pour Le Couac. Je ne connaissais rien à la politique municipale. Je n’étais même jamais allé dans un conseil d’arrondissement, mais je trouvais qu’il détonnait complètement des autres partis. Il disait qu’il se lançait en politique car il en avait assez que les politiciens bloquent ses projets. Je trouvais que ça faisait un bon sujet. Je m’en cherchais justement un…

Quelques jours plus tard, Mariane Tassé, une voisine, m’a abordé avec une pétition afin de sécuriser une intersection particulièrement dangereuse. Elle m’a raconté ses démarches et les obstacles auxquels elle se butait dans les conseils d’arrondissement.

Des gens proposent des solutions et il y a une espèce de machine qui les bloque. J’avais mon sujet et mes protagonistes. Le projet était confirmé et je me suis mis à filmer à temps partiel.

T : Tu as prévu la sortie du film juste avant les élections municipales ou c’était un hasard?

B.D: En voyant arriver 2009, je me suis dit; bon, je ne sais pas quel impact je pourrais avoir, mais il faut que je synchronise la sortie du film avec les élections. Ça serait absurde, après quatre ans de travail, de le sortir juste après les élections.

Les évènements m’ont aidé. Il y a eu un festival associé au 5e Sommet-citoyen au cinéma du Parc, en juin. J’ai négocié la projection avant même que le film ne soit fini. Ça m’a donné une bonne visibilité durant l’été. En septembre, il y a eu une dizaine de projections qui ont été organisées et on s’est mis à distribuer le DVD dans différents commerces. J’estime qu’entre 3000 et 4000 personnes ont vu le film avant les élections. Et si tu regardes les marges par lesquelles « on » (PM) a raflé le Plateau, c’est des marges de 400-500 voix! Je me plais donc à penser qu’il y a un peu de moi là-dessous!

Ce qui est sûr, par contre, c’est que certains militants sont venus appuyer PM après avoir vu mon film…Ils me l’ont dit; « C’est vraiment ton film qui a fait que j’ai trouvé leurs idées bonnes et que j’ai décidé de m’impliquer ». Ça m’a fait vraiment plaisir! Il y a même des candidats de PM qui avaient mon DVD dans leur poche en faisant du porte-à-porte. Quand ils voyaient que l’électeur était réceptif mais indécis, ils lui donnaient une copie de mon DVD.

T: Ce film, c’est la vision d’un observateur neutre ou l’œuvre d’un adepte qui souhaite nous convaincre idéologiquement? Je te fais remarquer que tu utilises le « on » pour parler de PM….

B.D: Faire du documentaire implique de gérer une subjectivité responsable. L’objectivité est relative. Même les plus professionnels des journalistes savent pour qui ils travaillent: Desmarais ou Péladeau, au Québec. Ils vont rarement à l’encontre de ces intérêts.

Je crois avoir été le plus neutre possible en filmant. J’ai même mis des choses qui allaient à contre-courant de mon film. Par exemple, le documentaire expose trois élections partielles entre 2006 et 2008. J’aurais souhaité avoir un crescendo avec un « happy ending », mais à la troisième élection partielle, PM perd. Je l’ai mis quand même en me disant qu’il faut montrer ça aussi, pour montrer que c’est pas juste des idées, que la politique représente un travail concret, ardu qui est parfois ingrat.

T: Mais penses-tu avoir autant accordé la parole à toutes les parties impliquées dans le débat?

B.D: Non. Les deux principaux partis (Vision Montréal et Union Montréal) ont le crachoir tout le temps, t’as juste à ouvrir la télé: leurs idées, leurs faits et gestes, leur discours, il est connu. J’ai laissé parler les élus en place: M. André Lavallée (membre du comité exécutif de la ville de Montréal et responsable de l’aménagement urbain et du transport collectif de 2005 à 2009) et Mme Helen Fotopoulos (mairesse de l’arrondissement Plateau-Mont-Royal jusqu’en 2009). J’ai fait attention de ne pas être malhonnête. L’important, c’est de ne pas dénaturer leur discours. J’ai voulu donner un échantillon représentatif de leur langage, pas les rendre plus fous qu’ils ont l’air, mais montrer comment ils peuvent envoyer balader le citoyen.

Si je leur donne la moitié de mon temps à eux, c’est du temps que je ne pourrais pas consacrer aux bonnes idées que je veux faire connaître. C’est un film qui voulait faire connaître des idées en opposition à d’autres idées. Il fallait donc que je donne un aperçu de ces autres idées. Je l’ai fait, mais il n’y a pas de 50-50, peut-être un 85-15 et je l’assume.

T: Ton film semble accuser les élus de bloquer les projets des citoyens. On n’y parle pas des citoyens qui font le choix du confort de la voiture en ville. Ne devrait-on pas plutôt sensibiliser ceux-là?

B.D: Clairement, il s’agit de deux freins à l’amélioration du milieu de vie. La voiture a tellement de moyens pour s’inscrire dans notre culture et notre mode de vie. Un jeune qui vient au monde en banlieue, tout le pousse à s’en procurer une. Il n’a aucun type de service à proximité et devient tributaire de l’héritage du passé.

Il ne s’agit pas d’une évolution naturelle. C’est le fruit de certains intérêts économiques qui ont grandement favorisé l’étalement urbain. À partir de là, on devrait se sensibiliser afin de faire des choix différents à l’avenir.
L’échangeur Turcot, par exemple, a été construit dans les années 60 alors que le mot-clé était fluidité. Il fallait que ça roule. Les élus l’ont encore à la bouche, mais le citoyen commence à être sensible à de nouveaux enjeux et ne trouve plus ridicule qu’on suggère de réduire le nombre des voitures. Il réalise que plus on met de voies, plus ça encourage les automobilistes à les emprunter. Ça s’appelle l’induction.

T: Trouves-tu que les questions de transparence, en lien avec les scandales qui ont éclaboussé l’administration Tremblay, ont éclipsé celles soulevées par l’automobile durant la campagne?

B.D: Un peu, oui, comme un éléphant qui s’est imposé dans le débat. Je ne sais pas si on a suffisamment parlé de la voiture, mais les titres des grands médias ne sont pas toujours représentatifs du débat sur le terrain. Pour ma part, à tous les jours, je recevais des invitations à des assemblées de citoyens portant sur des sujets phares comme l’échangeur Turcot ou l’autoroute Notre-Dame.

T: As-tu parfois l’impression de prêcher à des convertis? Quand on observe le public présent à tes projections, on se doute qu’il s’agit bien souvent de sympathisants à ta cause.

B.D: Je ne crois pas qu’il faut voir la chose comme ça : politisé ou pas, conscientisé ou pas. Il y a beaucoup de degrés. Je sais que je n’attirerai pas l’amateur de « tune-up» qui a trois voitures dans son garage, mais je peux attirer son cousin de Rosemont, qui a une voiture mais qui ne l’utilise pas toujours… Je vais le pousser à se questionner et il finira peut-être par en reparler à son cousin. Je préfère voir ça comme une contagion. Il n’y a pas de miracles.

Et puis, mon langage n’est pas radical. Je crois que tous les intervenants de La Fin du Néandertal sont des gens avec lesquels il est facile de s’identifier. Ma démarche tend vers le grand public, c’est une déformation professionnelle de vulgarisateur.

T: Finalement, connaissant le dénouement des élections, comment entrevois-tu l’avenir de l’urbanisme à Montréal avec la nouvelle place qui sera faite à PM?

B.D: Je suis très content des gains enregistrés par PM. Je crois que si Richard Bergeron avait été élu à la mairie, ça aurait voulu dire qu’on a sauté une étape. Les choses se placent graduellement. On (PM) a emporté le Plateau, c’est énorme !

J’ai hâte d’assister au prochain conseil d’arrondissement. La dernière élection va faire toute la différence du monde! Au lieu d’aller là les poings serrés, en se disant qu’on va encore faire rire de nous, on ira pour être écoutés. Les nouveaux élus ont déjà consulté les gens sur la manière de changer l’organisation du premier conseil postélectoral afin de redonner aux citoyens la place qui leur est due. Vous verrez, ce printemps quand la neige va fondre et que les mesures d’apaisement de la circulation seront déployées, la vie de quartier sera métamorphosée!

T: Et au niveau de l’exécutif de la ville, penses-tu que la nomination de Bergeron par l’administration Tremblay va y modifier quelque chose?

B.D: Peut-être que oui et que les idées de Richard seront écoutées. Bergeron sera tout de même responsable des grands dossiers de l’urbanisme et du transport, dont celui de l’échangeur Turcot. Ça devrait bouger dans la bonne direction. On verra. Au pire, s’il ne peut plus avancer, Bergeron démissionnera.

Et tu sais, Gérard Tremblay a laissé entrer Bergeron au comité exécutif en insistant sur le fait que les décisions se prennent par consensus. Autrement dit, si tout l’exécutif s’entend, incluant Bergeron. C’est un pari pour tout le monde. Mais je crois que Tremblay reconnaît l’expertise de Richard, il le connait depuis quatre ans et le respecte, je crois.

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